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Les Temps modernes du journalismeLe dernier numéro de la revue Le Débat publie un texte rédigé par les journalistes Bernard Poulet et Vincent Giret intitulé « La fin des journaux ». Sans doute exagérément pessimiste, le texte n’en soulève pas moins des questions pertinentes sur l’avenir de la presse. Extraits choisis.
Le numéro 148 de la revue Le Débat
Dans sa dernière livraison, la revue Le Débat dirigée par Pierre Nora et Marcel Gauchet publie un texte intitulé « La fin des journaux » rédigé par Bernard Poulet, rédacteur en chef du magazine L'Expansion, et Vincent Giret, anciennement rédacteur en chef au Parisien. et désormais directeur éditorial multimedia de Lagardère Active.
Sans céder à ce qu’ils appellent « la fascination du nouveau », les auteurs s’attachent à décrire la révolution que vit et s’apprête encore à vivre le monde de l’information. Les changements les plus radicaux affectent la presse écrite, prise en sandwich entre l’arrivée des gratuits, la fragmentation de l’offre d’information et l’avènement d’Internet. Cette explosion technologique, économique et culturelle transforme naturellement notre rapport aux médias. Les auteurs anticipent un peu rapidement la disparition de ce qu’ils appellent les « vieilles marques », institutions sans doute fragilisées, mais qui constituent autant de pôles de résistances et de repères dans la « multitude » de la Toile. Un texte parfois exagérément pessimiste, fondé sur de nombreux exemples américains – pas forcément dénués d’intérêts pour autant-, qui se veut une approche essentiellement comptable de la presse en termes de supports et autres marques… Le « nerf de la guerre » certes, mais la presse entend également jouer un rôle politique, social et culturel qui rend d’autant plus complexe son assimilation à un simple produit et constitue toute sa singularité. Si la tendance à une standardisation de l’information est toujours plus forte, « l’horreur journalistique » n’est pas un inéluctable, elle condamne moins la presse à une disparition certaine qu’à une obligation de se réinventer pour échapper à ces « Temps modernes » du journalisme. EXTRAITS 2007 : la pire année pour les journaux depuis la Grande Dépression « Les revenus à deux chiffres-entre 15% et 25% de résultats- qui caractérisaient les journaux américains ne seront bientôt plus qu’un souvenir, souligne-t-il. Certains, et non des moindres, sont déjà dans le rouge.(…) On ne compte plus les charrettes d’employés licenciés, les plans d’économi. Mais le choc le plus rude était déjà survenu, il y a deux ans, avec la mise en vente de Knight Ridder, le deuxième groupe de presse aux Etats-Unis avec notamment le prestigieux San Jose Mercury News et 32 autres titres. Côté en bourse, il avait été contraint à cette vente sous la pression des actionnaires, non pas qu’il ne fît pas de bénéfices, mais parce qu’il n’en faisait pas « assez ». La presse est désormais soumise à la nécessité de fournir de « la valeur pour l’actionnaire », comme n’importe quelle entreprise ». L’information réduite au rôle de « produit d’appel » « Le monde des médias est en train de changer de base. Car, pour la première fois depuis l’apparition des masses-médias à la fin du XIXè siècle, la publicité, source principale de revenus pour la presse imprimée, pourrait bientôt se passer de l’information pour véhiculer ses messages. Cette déstabilisation radicale est déjà à l’œuvre. L’information se réduit chaque jour davantage à un produit d’appel, une tête de gondole sur le Net, comme sur les télévisions et les radios. C’est la clé : les médias traditionnels d’information sont mis en danger par la multiplication de nouveaux supports dont la plupart sont des producteurs et des diffuseurs de divertissements ou de services, des moteurs de recherche comme Google ou des réseaux de rencontre (sociaux), comme Facebook ou YouTube. Les publicitaires parlent de « support » et de « contenu », de moins en moins de d’information, de news ». La publicité fait sa migration vers le Net « La publicité en ligne devrait connaître une croissance de plus de 20% par an jusqu’en 2011, prévoit le fonds d’investissement Veronis Suhler Stevenson spécialisé dans les médias. D’ici à quatre ans, précise-t-il la publicité sur Internet pourrait peser 62 milliards de dollars contre 60 pour les journaux et 86 milliards pour la radio et la télévision. Aux Etats-Unis, Internet sera, dès 2008, le média numéro deux derrière la télévision, comme c’est déjà le cas au Royaume-Uni. (…) En France, l’évolution, moins radicale, est quand même spectaculaire : Internet représente plus de 20% de la consommation média alors que moins d’un français sur deux est pour l’instant connecté. Aussi les investissements des annonceurs ont ils progressé de 48% en 2006, puis à nouveau de 40% au premier trimestre 2007 (…). Pour les annonceurs et les agences, Internet ouvre une nouvelle ère avec le paiement à la performance : les publicités ne sont plus lancées à l’avance et l’on sait immédiatement si elles sont efficaces ». La mort des news ? « Il faut tordre le cou à un lieu commun qui voudrait que jamais l’arrivée d’un nouveau média n’a fait disparaître ceux qui le précédaient. L’affirmation a des allures d’évidence : en effet, la radio n’a pas fait disparaître la presse écrite, la télévision n’a pas tué la radio et la multiplication des chaînes télé n’a pas ruiné les grands networks. On oublie pourtant de préciser que les grands quotidiens généralistes qui, en France, diffusaient plusieurs millions d’exemplaires au début du XXè siècle, ou qui comptaient encore des dizaines de titres après 1945, ne sont plus que quatre –Ouest-France, Le Parisien-Aujourdhui, Le Monde et Le Figaro- à atteindre ou à dépasser, parfois péniblement, les 400 000 exemplaires, que les grandes radios généralistes ont vu leur audience divisée par deux depuis les années 1980 et que les grands networks perdent chaque année des dizaines de milliers de téléspectateurs. La révolution numérique masque un autre bouleversement, plus lent et amorcé bien avant l’apparition d’Internet , mais tout aussi ravageur et dont les effets se combinent désormais : l’intérêt de nos sociétés pour l’information s’érode chaque année. La consommation de news aux Etats-Unis est à son plus bas niveau depuis un demi-siècle. On est ainsi passé de 353 exemplaires vendus pour 1000 habitants en 1950 à 183 à peine pour 1000, une chute de 48%. (…) En France, le signal donné à l’été 2007 par le groupe allemand Springer va s’imposer comme une date historique : après un an d’études, le puissant éditeur a annoncé l’abandon d’un projet de quotidien populaire payant, un Bild à la française. Au même moment, il déboursait pourtant 284 millions d’euros pour s’offrir un des fleurons des portails Internet, aufeminin.com ». Entreprise de presse ou entreprise multimédia « Quelques grandes convictions se dégagent. Et d’abord pour les rédactions qui constituent souvent le premier poste de dépenses : il n’est déjà plus possible d’en faire supporter la charge à un seul support, traditionnellement le papier. (…)L’avenir est aux groupes multimédias, la grande mode est à la convergence. Une même marque est déployée sur plusieurs supports de diffusion, et le centre de gravité des médias glisse alors inévitablement vers le numérique et ses propres contingences. Certains quotidiens ont construit des rédactions quasi-intégrées : de plus en plus de produisent du texte, du son et de l’image. Les journalistes spécialisés ne disparaissent pas, certains ne font encore que de l’écrit, mais la plupart basculent vers le multimédia ». L’information « Gratuite par le Net » « Une autre conviction guide de nombreux patrons de presse aux Etats-Unis, en Europe ou au Japon : l’information sera de plus communiquée au public par le Net. Et gratuitement. Les grands journaux qui croyaient, il y a peu encore, conserver un modèle payant pour leurs sites Internet viennent de basculer . (…) Pour ces patrons de presse, ce n’est donc déjà plus Internet qui menace le papier, mais le papier qui a besoin d’Internet pour reconquérir de l’audience, des annonceurs, bref pour reconstruire de la valeur. Là encore, le champ se déplace vers le numérique et s’éloigne parfois du terrain de l’information. Des groupes multiplient sur le Net des services monétisables sans rapport avec leur métier d’origine. (…) Ce sont désormais des activités déployées autour d’une marque média qui créent de la valeur ». Et demain ? En conclusion, les auteurs s’interrogent sur l’avenir de la presse dans cinq ans : mutation vers le tout gratuit selon l’argument que le chiffre d’affaires publicitaires augmente alors que le recrutement de nouveautés coûte toujours plus cher ; La fin du papier au profit de l’édition virtuelle, voire le papier électronique ; La montée en puissance des magazines de décryptage spécialisés, le Net prenant en charge l’instantané ; L’information sauvée par Internet grâce à des sites indépendants (Rue89, Bakchich, Mediapart) dont certains rencontrent un vrai succès mais dont la viabilité économique n’est pas assurée ; Le succès d’Internet qui menace la notion même de « titre » et le désintérêt des nouvelles générations pour les « vieilles marques ». Vendredi 22 Février 2008 - 00:03
Régis Soubrouillard
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