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Encyclopédies en ligne: demain, on apprend gratis !

Marianne2 propose les meilleurs articles d'un numéro Ecole de Marianne réalisé par les étudiants de l'Institut pratique de journalisme. Aujourd'hui, une réflexion sur le modèle participatif des encyclopédies électroniques gratuites, par Camille Raynaud de Lage, Claire Pain et Xavier Demarle.



Qu'aurait pensé Diderot de Wikipédia? © H. Devavry
Qu'aurait pensé Diderot de Wikipédia? © H. Devavry

Encyclopédies en ligne: demain, on apprend gratis !
b[« Nous les considérons comme nos concurrents, mais je pense que nous les aurons littéralement écrasés d’ici cinq ans. » C’est ainsi que Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia, signait l’arrêt de mort des encyclopédies traditionnelles en 2004. Aujourd’hui, l’encyclopédie gratuite en ligne n’en est toujours pas venue à bout, mais a fait de sérieux dégâts. « Aucun éditeur n’est capable d’investir assez pour rivaliser avec Wikipédia », reconnaît Yves Garnier, chef du département Encyclopédie et Langue française chez Larousse. L’édition papier du Quid ne paraît pas cette année, après la division de ses ventes par trois depuis sept ans.
Et Wikipédia n’est pas seule à occuper le terrain. Outre Agora ou Citizendium, l’édition devra désormais composer avec Knol, (de l’anglais knowledge, la connaissance), l’encyclopédie de Google qui sera mise en ligne courant 2008. Contrairement à Wikipédia, elle sera écrite par des experts et financée par la publicité. Mais jusqu’à présent, le principe des encyclopédies gratuites est d’être participatif. L’utilisateur enrichit le contenu grâce à ses compétences et sa culture. L’objectif : l’accès à la connaissance pour le plus grand nombre. Cette démocratisation du savoir doit-elle être encouragée ou n’est-elle qu’une utopie ?

Faire descendre le savoir de son piédestal
Pratiques et populaires, les encyclopédies gratuites en ligne ont apparemment tout pour séduire. Dès sa création en 2001, Wikipédia affichait l’idéal d’un savoir partagé à l’échelle planétaire. A ce jour, le site rassemble une pyramide monumentale de connaissances. La version française ne regroupe pas moins de 600 000 articles. Ses fondateurs ont décrété que sa qualité, devait à terme, être équivalente à celle de la prestigieuse et élitiste Encyclopaedia Britannica. Pour y parvenir, Wikipédia a misé sur l’autogestion. Si des parasites viennent polluer le site avec leurs erreurs, les autres contributeurs sont censés corriger l’anomalie. D’un accès facile, Wikipédia est aujourd’hui disponible dans 171 langues. La recette aurait plu à Diderot, l’inventeur de l’Encyclopédie, qui devait selon lui « rassembler les connaissances éparses sur la terre, en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et les transmettre à ceux qui viendront après nous ».
La gratuité libère le savoir, le fait descendre de son piédestal. « Elle ne bénéficie pas qu’aux utilisateurs. En étant diffusé au plus grand nombre, le savoir ne peut que s’enrichir, se développer », s’enthousiasme Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe, auteur d’essais sur le concept de gratuité. « Il faut que les connaissances soient échangées pour que puissent naître d’autres découvertes. Le savoir clos dans une propriété privée est voué à rester improductif pour l’humanité. » La gratuité de l’accès et la jouissance du savoir procurent un sentiment d’appartenance à un groupe, ajoute-t-il. « Elle crée des solidarités entre ses membres, rapproche les individus, jette les bases d’une communauté. De la même manière que la gratuité du système scolaire en France a contribué à forger l’identité de la nation. » Toutefois, Jean-Louis Sagot-Duvauroux regrette que la gratuité soit uniquement accessible via Internet, une barrière pour les populations défavorisées qui n’ont pas le moyen de s’y connecter... Premier coup porté à la sacro-sainte démocratie dont chacun aujourd’hui se targue.

« Fiabilité et neutralité ne sont pas assurées »

Pierre Assouline s’insurge contre l’idée de « démocratie participative appliquée à l’encyclopédie. Avec Wikipédia, c’est le dernier utilisateur qui modifie le texte qui a raison. » Un professeur de philosophie, usant du pseudonyme Alithia, renchérit : « L’expert est réticent à écrire sur Wikipédia car son travail peut être massacré par un amateur, sous prétexte que la collectivité a tous les droits ». Sur son blog Wikipedia-un-mythe, Alithia pointe les erreurs et lacunes du site qu’il considère comme une « pseudo-encyclopédie où la quantité des articles prime sur leur qualité, et où leur fiabilité et neutralité ne sont pas assurées ». Pierre Assouline et Alithia s’accordent aussi sur le manque de hiérarchisation des connaissances. Pour le journaliste-écrivain, « il est regrettable que l’anecdotique côtoie l’essentiel ».
C’est aussi l’avis de Jean-Noël Jeanneney, historien et ancien président de la Bibliothèque nationale de France, qui, dans son ouvrage Quand Google défie l’Europe, déplore que tous les sujets soient mis sur le même plan, sans hiérarchie. A écouter Raymond Trousson, biographe de Diderot, il ne faut pas confondre encyclopédie collaborative et encyclopédie tout court : « Wikipédia est en construction permanente, ce qui est la meilleure et la pire des choses, tandis que la base même de l’Encyclopédie de Diderot, c’est l’organisation du savoir. » Quelle crédibilité accorder à Wikipédia quand n’importe qui peut ajouter des erreurs, volontaires ou non ? La pseudo-vigilance des administrateurs ne suffit pas pour garder un œil sur les 30 000 modifications effectuées chaque jour dans les pages en français. Pierre Assouline en a fait l’expérience lorsqu’il a dirigé l’enquête de quatre étudiants à Sciences Po. En insérant volontairement des erreurs, restées des mois sur le site, ils ont prouvé que les corrections arrivent souvent trop tard… Les inexactitudes ont déjà eu le temps de se propager sur d’autres sites, à coups de copier-coller sans jugement. L’anonymat des contributeurs est l’une des principales critiques adressées à Wikipédia. Michel Serres, lui, s’en réjouit : « Dans Wikipédia, la vérité est rétablie par des correcteurs anonymes et libres. C’est une entreprise qui m’enchante. » Et le philosophe de citer en exemple une phrase de la biographie de Saint-Paul, assurant qu’il vendait dans sa jeunesse des glaces à la vanille dans le New Jersey. Enormité réparée par un internaute vigilant en moins d’une heure et demie. Florence Devouard, présidente de la Wikimedia Foundation, (association éditrice du site) botte en touche face aux critiques avec une certaine mauvaise foi : « Les encyclopédies traditionnelles, même si elles sont écrites par des experts, contiennent aussi des anomalies et sont moins facilement mises à jour. Du coup, les erreurs restent plus longtemps ».

Utopie bien-pensante

Knol, projet du géant Google, en alliant l’actualisation facilitée par Internet et les signatures d’experts, pourrait réconcilier détracteurs et partisans de Wikipédia. Une combinaison qui ne rassure pas les éditeurs d’encyclopédies traditionnelles, déjà ébranlés. Toutes se sont mises à la version numérique, telles Universalis, Hachette, Robert, Larousse… Mais quel que soit le format, celles-ci restent payantes. « Chez Larousse, défend Yves Garnier, nous engageons une responsabilité idéologique et scientifique de nos contenus. Il y aura toujours une légitimité de l’éditeur. » Barbara Cassin, philosophe et linguiste, ne pense pas que « le Net tue le papier. Chacun a ses propres avantages, on les consulte différemment ». Et l’auteur du Vocabulaire européen des philosophies d’ajouter qu’elle a présenté elle-même sur la Toile des extraits de son dictionnaire, de manière différente.
Pourtant, le Net a déjà fait des victimes. La version papier du Quid n’aura pas survécu à la montée en puissance des encyclopédies participatives, proposant un condensé d’informations similaire. La production et le partage du savoir prônés par Wikipédia pourraient bien en faire d’autres. Jean-Noël Jeanneney met en garde. « Wikipédia est une belle idée que l’on peut saluer, mais qui souffre de reposer sur trois utopies : la gratuité, l’objectivité et l’autogestion du savoir. » Il faut avant tout éviter de porter aux nues cette « utopie bien-pensante », selon l’expression du philosophe Pierre-André Taguieff. Et cesser de croire que « tout le monde peut s’exprimer sur tout, ce qui est une illusion de notre temps », ajoute Yves Garnier. Si la démocratisation de la connaissance a commencé, elle n’a produit pour l’instant qu’un savoir bas de gamme, une vérité malléable que chaque utilisateur peut réécrire à sa guise.

Jeudi 31 Janvier 2008 - 00:08
Camille Raynaud de Lage, Claire Pain et Xavier Demarle
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