Ce que seront les enseignants de demain
Alors quune commission à laquelle participe Michel Rocard doit rendre la semaine prochaine ses préconisations sur « lévolution du métier denseignant », des personnalités évoquent les qualités quils attendent des professeurs de demainEtablissement Jean Monnet à Strasbourg à l'automne 2007 (photo Morin/AFP).
En 1984, Hervé Hamon réalise une enquête de terrain très remarquée, intitulée Tant quil y aura des profs (1). Vingt ans plus tard, lancien enseignant de philosophie retourne dans les mêmes établissements pour rédiger une suite, Tant quil y aura des élèves (2).
Il y rencontre « de jeunes profs mieux armés du point de vue académique, plus tolérants, qui ne sattendent pas à trouver devant eux les bons élèves quils ont été ». Que souhaiterait-il trouver, sil reprenait ses investigations en 2024 ?
« Des personnes qui acceptent le fait quil nexiste pas un seul métier de prof, qui soient capables de sadapter selon quelles enseignent dans un établissement de banlieue, de centre-ville, de zone rurale », avance Hervé Hamon.
Mobilité accrue
Alors que la commission présidée par Marcel Pochard, dans laquelle siège notamment Michel Rocard, devrait rendre la semaine prochaine ses préconisations sur « lévolution du métier denseignant », lécrivain voudrait quà lavenir plus aucun élève ne soit considéré comme « non éducable » et que les enseignants soient à même daider les élèves en difficulté « autrement quen répétant ce qui na pas marché ».
Par ailleurs, pour Hervé Hamon, une mobilité accrue simpose ainsi quune formation continue digne de ce nom, qui ne repose pas sur le volontariat. « Il ne suffit pas davoir réussi un diplôme très difficile à lâge de 25 ans pour pouvoir enseigner efficacement toute sa vie », fait-il valoir.
Cest aussi une petite révolution que Jean-Michel Zakhartchouk (3), lun des animateurs de la revue Les Cahiers pédagogiques, appelle de ses vux. Il pointe la nécessité croissante de « travailler avec les autres, daccepter de faire cours à deux, bref den finir avec la conception dun prof à labri des regards, qui reste le roi dans sa classe, même sil est souvent un monarque un peu ridicule, faute de reconnaissance de la part de ses élèves ».
« Lenseignant ne peut plus être le seul référent dans sa classe », plaide lui aussi Éric de Labarre. Pour le secrétaire général de lenseignement catholique, il faut encourager le travail en équipe pour éviter que le suivi des élèves ne se limite à une juxtaposition de regards singuliers. Selon lui, encourager une polyvalence comme un précédent gouvernement a tenté de le faire, sans succès apparaît souhaitable, notamment en collège. 
« Des spécialistes de lhétérogénéité »
« Si certains professeurs acceptaient de dispenser des cours dans deux matières, lhistoire et le français, ou bien la physique-chimie et les maths, le glissement se ferait plus progressivement entre le primaire, où les enfants nont quun enseignant, et le secondaire, où ils se sentent aujourdhui beaucoup moins encadrés », avance Éric de Labarre.
Surtout, insiste-t-il, « il faudra à lavenir reconnaître le fait quêtre enseignant, ce nest pas seulement transmettre des savoirs et des compétences, mais aussi prendre en compte chaque enfant dans toute la dimension de sa personne ». Cela signifie, à ses yeux, que lon doit former « des spécialistes de lhétérogénéité ».
Cela veut dire également qu« il faudra alléger les programmes, réduire la charge denseignement le nombre dheures que les professeurs sont censés passer devant leurs classes et prendre en compte dans leurs salaires le temps quils consacrent à rencontrer les parents, à effectuer des recherches de stages, à soccuper de lorientation, à souvrir sur les métiers », estime le patron de lenseignement catholique. Et qui dit insertion professionnelle dit nouvelles technologies
« Dores et déjà, les jeunes générations denseignants utilisent couramment avec leurs classes les techniques informatiques. Je ne crois pas quils aient vraiment besoin de communiquer à leurs élèves le goût du numérique. Il sagit plutôt de leur apprendre à maîtriser lusage de ces nouveaux outils en les aidant à développer une approche critique, notamment à légard de lInternet », souligne Éric de Labarre.
"Un système sur-administré et sous-encadré"
Mais, pour Daniel Picouly, à vouloir dresser ce petit portrait-robot de lenseignant de demain, on risque fort de faire peser toute la responsabilité sur les professeurs et doublier ainsi « lessentiel », le fait quils évoluent dans un système éducatif plus que perfectible. Exemple : il nexiste pas dans léducation nationale de véritable plan de carrière.
« Celui-ci est fonction, pour lessentiel, de lancienneté et, à la marge, de la note pédagogique quattribue, une fois tous les trois ou quatre ans, linspecteur dacadémie au terme dune heure et demie de fiction pédagogique, où le professeur sapplique à montrer ce quil a appris », note lécrivain.
Le mérite nentre guère en ligne de compte. Et ce dautant moins que les enseignants ne savent pas vraiment quels objectifs poursuivre
« Quattend-on des professeurs ? Quils aident leurs élèves à devenir des citoyens ? Quils les préparent à un métier ? Quils leur apprennent à apprendre ? », interroge Daniel Picouly.
Lécrivain a passé vingt-cinq années de sa vie à enseigner dans un système quil juge à la fois sur-administré et sous-encadré. « Jamais, dit-il, je nai eu limpression que ce débat avait été tranché. »
Denis PEIRON
(1) Hervé Hamon et Patrick Rotman, Le Seuil, 1984.
(2) Hervé Hamon, Le Seuil, 2004.
(3) Auteur du livre Enseignant, un métier à réinventer : former les citoyens de demain (3), Éd. Yves Michel, 2002.