vendredi 25 janvier 2008

La fin de la géographie, la mort des distances?

Alors que de nombreux auteurs ont déjà, et cela à maintes reprises, affirmés le contraire, il est une idée reçue (encore une me direz-vous) largement répandue selon laquelle mondialisation et explosion des NTIC signent sous nos yeux la fin de la géographie et la mort de la distance, telle que théorisée par Frances Cairncross, journaliste à The Economist, dans ses ouvrages The death of the distance et The death of the distance 2.0. En effet, pour certains, notre mondialisation actuelle serait porteuse d'une "dématérialisation totale du territoire" (1), selon les termes employés par François Barrault, Président de BT International. Autre grand patron mais au discours similaire, Xavier Fontanet, Président d'Essilor International SA, affirme quant à lui que "la notion de lieu tend à s'effacer au profit de la notion de partenaire commercial" (2). Enfin, et pour m'arrêter là car je pourrais continuer comme cela si je le souhaitais durant des pages entières, je citerais Richard Descoing, directeur de Sciences Po Paris, pour qui "la notion de territoire n'existe quasiment plus. Grâce au numérique, l'accès au monde global est possible depuis n'importe quel endroit au monde" (1).

Avant de continuer et de critiquer cette affirmation d'une géographie-qui-compte-moins, il me faut reconnaître qu'Internet est une technologie qui "transforme radicalement notre rapport à l'espace" (3). Par ailleurs, il me semble nécessaire de préciser, à la suite d'H. Desbois (4) que le couple géographie - Internet peut être abordé sous deux angles différents. En effet, on peut soit étudier Internet comme on le ferait de tout autre "objet géographique classique" soit en tant que "modèle de territoire global". Cette note questionnera donc la fin de la géographie selon ces deux approches.

1. Internet, un objet géographique classique

Dans cette perspective, l'étude d'Internet revient à l'étude des infrastructures, des flux, des localisations des utilisateurs, des entreprises... Les géographes se sont ainsi par exemple beaucoup intéressés aux centres d'appel.
F. Lasserre, déjà cité (3), a bien montré comment, en économie, l'espace n'est absolument pas annihilé. Ainsi, les choix des entreprises font tous suite à "une très sérieuse réflexion d'ordre géographique". L. Carroué (5) parle à ce propos d'hyper-sélectivité.
Par ailleurs, F. Lasserre souligne l'intensité de la concurrence à laquelle se livrent "les promoteurs de chacun des espaces potentiels d'implantation": avantages fiscaux, infrastructures de transports et de communications, centres de recherche et pôles universitaires, offres de services logistiques... Il conclut ainsi son article, nous l'aurons compris, sur l'impossibilité "d'assimiler la planète à un vaste espace isomorphe offrant des caractéristiques similaires en tous points".

2. Internet, modèle de territoire global

Ici Internet n'est non plus vu sous l'angle des infrastructures, des flux ou des localisations mais c'est le cyberespace qui nous intéresse (terme que l'on trouve pour la première fois chez W. Gibson dans une nouvelle intitulée Burning Chrome et publiée en 1982).
Les travaux de géographes s'intéressant à Internet sous cet angle sont très rares, du moins en géographie francophone. Je m'appuierais donc ici sur le travail d'H. Desbois, déjà cité précédemment. Pour lui, il n'y a aucun doute, Internet est bien "un nouveau territoire": "le cyberespace réalise dans le virtuel la mondialisation" à savoir l'abolition des distances, le déclin de l'Etat-nation... Mais dans le même temps, l'auteur souligne la forte hiérarchisation de ce territoire, à travers notamment les nombreux contrôles d'accès, et sa division en de multiples "espaces privés communautaires juxtaposés". Là aussi la géographie, certes renouvelée pour le coup, a encore toute sa place.

Pour finir cette note (toutes ces notes que je vous propose me permettent de mieux assimiler ma bibliographie, ce ne sont en aucun cas de véritables tentatives d'articles, mais n'hésitez cependant pas à émettre vos commentaires!) il me semble intéressant de revenir sur l'article d'I. Scherrer consacré à Internet et à la frontière franco-belge. Cet article est intéressant car travaille sur les deux angles d'approche de la géographie d'Internet que j'ai brièvement présenté ici. Et dans son article l'auteure constate qu'à la fois pour le réseau "concret" et le réseau "abstrait" il y a une persistance de la frontière: "à travers Internet, les frontières se reproduisent et se pérennisent"...


Sources:
1: Débat "la mondiale attitude" - Univ. d'été du MEDEF 2007
2: Débat "la mondialisation a-t-elle une vraie définition?" - Univ. d'été du MEDEF 2007
3: LASSERRE F., "La fin de la géographie", Cybergéo
4: DESBOIS H., "L'Internet et la mondialisation" in LEFORT I., MORINIAUX V. (dir.), La mondialisation, Questions de géographie, Edition du temps, 2006
5: CARROUE L., Géographie de la mondialisation, Armand Colin, 2007 (3e ed.)

2 commentaires:

Boris a dit…

Si Internet est bel et bien devenu un espace de communication internationnal (il m'est arrivé de parler sur Skype ou Live avec des japonais, anglais, hongrois, italiens, indiens, chinois...) je pense qu'il est en revanche erroné d'imaginer un affranchissement des espaces. Je ne compte plus les problèmes survenus suite à des excès de confiance dans cette "ablation des distances". Mécompréhension, chocs culturels, sous-jacent géopolitiques sensibles. Qui dit suppression des distances sous-entend une sous-culture homogène ou tout-du-moins des cultures compatibles et nous en sommes encore loin.
Réciproquement Internet peut jouer le rôle de renfort de communauté car ces populations partagent déjà un système de valeur. Prenons le cas Facebook : un succès énorme que certains s’emparent déjà pour parler d’un media mondial et dont le succès absolu n’est plus remis en doute. Pourtant si on se balade un peu que découvre-t-on sur le réseau ? Une moyenne d’âge assez faible, beaucoup d’occidentaux, pas mal de CSP+… pas très représentatif ma fois. Facebook n’est qu’un agrégateur de communautés hétéroclites.
A mon sens Internet peut être considéré à la fois comme inutile face aux distances et au contraire capital, suivant que l’on se place respectivement à des échelles macro ou micro.

OA a dit…

Justement, une étude (à paraître) de l'Observatoire des Territoires Numériques (OTEN) traite de ces questions. Voici ses bonnes feuilles (partie théorique) :
http://perspective-numerique.net