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Le travail ne fait plus la richesse des villes et des territoires

Laurent Davezies, docteur en urbanisme, met en lumière un paradoxe de la mondialisation : les régions les plus productives sont souvent celles où la population est la plus pauvre, et inversement. Extraits.



Laurent Davezies
Laurent Davezies
Paris et le désert français un souvenir ? La « fracture » française et la désertification des campagnes à mettre aux oubliettes ? Au vu des écarts démographiques et productifs entre la capitale et ses marges, cette affirmation semble être quelque peu hardie. Elle est évidente si l’on cesse de considérer le territoire comme un seul support de croissance, déclare Laurent Davezies dans son essai La République et ses territoires : du point de vue du développement, explique-t-il, un fossé se creuse entre la représentation courante - fondée sur la concentration du dynamisme de quelques métropoles au détriment de périphéries peu compétitives - et la réalité géographique. Désormais, les dynamiques de développement et le bien-être social d’une région donnée ne dépendent plus de la richesse qu’elle produit. Mieux, il se pourrait même que ces deux données soient inversement proportionnelles.

Le travail déconnecté de la richesse
La Côte-d’Azur, en queue de wagon pour la croissance, accueille ainsi les revenus des plus riches alors qu’à l’inverse, l’Ile-de-France, fer de lance de l’économie française, reste la région où le revenu par habitant progresse le moins vite, et où l’on compte le plus grand nombre de RMistes. Les exemples de ces paradoxes abondent et témoignent en fait de spécificités françaises en termes de circulation de richesse. Les transferts publics (Sécurité Sociale, aides sociales), grands injecteurs de revenus, en sont les premiers vecteurs. Y participent aussi les pensions de retraite, qui apportent des revenus à une population qui ne fait que consommer sans contribuer à la valeur ajoutée des entreprises. Les touristes étrangers, de plus en plus nombreux en France, introduisent également de l’argent dans l’économie sans faire partie de sa force de travail. Les travailleurs eux aussi, à l’instar des résidents de l’Aube employés en Ile-de-France, habitent parfois ailleurs que dans la région au PIB duquel ils contribuent. Résultat : les écarts de revenu entre les territoires ne cessent de se réduire et de ne plus dépendre de leur production ou de leur contribution économique. On constate en outre que les régions les plus attractives pour ces résidents à revenus d’origine diverse – retraite, fortune personnelle, salaire injectée par une autre région - sont souvent celles considérées comme improductives par les économistes.

La décentralisation désorganise
A la lumière de la dissociation revenu/travail dans l’hexagone, l’auteur conclut que la seule production de richesse n’est plus un critère pertinent pour comprendre les ressorts de la nouvelle économie française. Dans un pays où l’on circule volontiers, où l’on va finir ses vieux jours loin de son ancien lieu de travail, se fonder sur l’analyse des revenus de la population et l’attractivité des territoires est bien plus opératoire. La décentralisation est dans ce tableau sujet à inquiétude. L’autonomie et la compétition des territoires entre eux, en ne tenant pas compte de leur complémentarité, risque fort de désorganiser le territoire plus que de l’optimiser. Elus politiques et experts économiques feraient bien d’aborder la question sous un œil nouveau et… moderne.

Le travail ne fait plus la richesse des villes et des territoires
Laurent Davezies, La République et ses territoires, la circulation invisible des richesses, Seuil, 2008, 110 p., 10,5 €.


Extraits de La République et ses territoires



Les transferts privés de revenu
La réduction structurelle des inégalités de revenu entre nos régions, nos départements et nos villes ne tient pas seulement aux effets redistributifs des budgets publics et sociaux. D’autres flux de revenus, liés à des choix privés, viennent abonder ce mécanisme. Certains de ces flux sont en quelque sorte « mixtes», à la fois publics (car liés à des prélèvements obligatoires, comme le plus gros des prestations sociales) et privés (le choix de résidence des prestataires est libre, comme on vient de le voir pour les retraités franciliens). D’autres sont purement privés et sont liés à l’ubiquité croissante des populations : tel qui travaille ici vit là et prend ses week-ends ou ses vacances ailleurs encore.
Comme on peut le mesurer facilement, les Français ont travaillé 8% de l’année 2003. Tout concourt à réduire la part du travail dans notre temps de vie, et ce ne sont pas que des mauvaises nouvelles : l’allongement de la durée des études (qui, il est vrai, s’est infléchie ces dernières années), la réduction du nombre d’années de vie active (avec un départ à la retraite en moyenne entre 57 et 58 ans) et l’allongement de la durée de la vie. L’augmentation de l’activité des femmes (+ 850000 entre 1990 et 1999) a été «compensée» par la réduction du travail liée à la montée du chômage (+ 620 000), la réduction du nombre d’hommes actifs occupés (– 65000) et la montée en puissance du temps partiel. Et l’ensemble de ces phénomènes n’ont cessé de progresser depuis des décennies, en France comme ailleurs. Nous assistons ainsi à une véritable révolution des modes de vie dont la première expression, comme l’a montré Jean Viard, est la mobilité, sous toutes ses formes.
Cette révolution silencieuse a des implications importantes, notamment dans le domaine des territoires. Tout occupés à intégrer l’unique « nouvelle donne » productive que serait la mondialisation, la plupart des analystes de la géographie économique n’ont pas pris la mesure des impacts territoriaux de cette dissociation désormais extrême entre temps de travail et temps de loisirs, temps de la production et temps de la consommation. On peut pourtant se demander si le fait aujourd’hui le plus marquant pour ce que les Français appellent « l’aménagement du territoire » n’est pas plus encore l’extension d’une économie des loisirs que la montée en puissance de la concurrence mondiale ou les changements du rapport des firmes aux territoires.
Quand un Douglas North (1955) ou un Charles Tiebout (1956) – les Pères de l’analyse économique locale – s’intéressaient, dans les années 1960, tout à la fois à la croissance locale et au développement local à travers l’analyse de la production des territoires, ils nous éclairaient sur la contribution des territoires à la création nationale de richesse (ou sur la plus ou moins grande efficacité productive de dispositifs territoriaux) et sur la croissance du revenu et le développement de ces territoires. Ils pouvaient le faire car il n’y avait pratiquement pas de différence de niveau et de dynamique entre PIB et revenu locaux. L’essentiel de l’argent des ménages provenait en effet directement de leur travail : ils naissaient, travaillaient beaucoup et mouraient jeunes dans les mêmes lieux. Une part importante du capital était possédée localement et sa rémunération venait largement alimenter le revenu local. Les impôts et cotisations sociales étaient peu développés et ne produisaient qu’un détour modeste de revenu hors du territoire. Les vacances étaient rares, les résidences secondaires encore plus, les gens vivaient proches de leur emploi et ainsi l’argent gagné localement était pour l’essentiel dépensé localement. Le revenu des habitants d’une ville dépendait ainsi directement de sa position compétitive dans le domaine de la production. Nos analystes actuels, en fidèles disciples de leurs pères, suivent ce même modèle «productiviste » et semblent ignorer que ce type de ville, entre-temps, a pratiquement disparu…
Dans une société qui passe si peu de temps à produire et tellement à consommer, la dissociation entre temps de production et temps de consommation finit par se traduire par une dissociation entre lieux de production et lieux de consommation. Les moyens de la mobilité aidant, dans tous les segments du cycle de vie, on voit s’opérer de nouveaux ajustements entre le type d’activité, le temps qui y est consacré et le territoire.
L’analyse territoriale ne peut plus faire l’économie de la mesure de cette circulation nouvelle de l’argent des lieux de production vers les lieux de consommation. Pour comprendre l’économie des territoires, il faut donc élargir l’analyse de la géographie de la production, qui n’explique plus grand-chose à elle seule, à la géographie de la formation des revenus publics, comme on l’a vu, mais aussi des revenus privés et de la consommation.

La dissociation résidence / travail

Les lieux de travail, de résidence et de consommation des actifs tendent à se dissocier. Hier, on vivait près de son travail. Aujourd’hui, la durée du travail et les moyens de communication et de transport permettent de mettre une distance sans cesse croissante entre son lieu de travail et son lieu de résidence. Entre 1970 et aujourd’hui, la distance moyenne domicile-travail des actifs a doublé, passant de 6 à 12 km. Dans le cas de l’Île-de-France, par exemple, 7% de sa masse salariale est versée à des actifs qui n’y résident pas. Un grand nombre de villes voient ainsi leur revenu dépendre significativement d’emplois qui leur sont extérieurs. C’est le cas des villes transfrontalières comme Annemasse ou Bâle, mais aussi de villes situées à la périphérie de grands bassins d’emploi comme Senlis, Langon, Bourgoin, Montereau, Vienne, Villefranche-sur-Saône ou Istres.
Ces flux de revenus entre les territoires ont des implications importantes sur leur développement (ou leur sous-développement). On peut citer deux exemples, en partie liés : d’une part, la Plaine de France, en Seine-Saint-Denis, où la plupart des emplois qualifiés sont occupés par des actifs résidant ailleurs, et, d’autre part, le canton de Beauvais dans le sud de l’Oise, où une part très importante des actifs est employée en Île-de-France.
La plupart des élus ont tendance à surestimer la présence d’emplois comme facteur de développement du territoire dont ils ont la charge, alors que ce sont les sources de revenus de leurs habitants qui constituent plus encore l’enjeu de ce développement. La Plaine de France produit une valeur ajoutée liée à de nombreux emplois qui génèrent des revenus dont elle ne voit pas la couleur, et vice versa pour le canton de Beauvais : plus de la moitié des emplois (et 85 % de ceux qui sont les plus qualifiés) de la Plaine de France sont occupés par des actifs résidant ailleurs.
Le sous-revenu, par rapport à son activité, de la Plaine de France, déjà pénalisée par la fuite de ses retraités, explique une sous-consommation et un déficit d’effets multiplicateurs d’emplois (tournés vers les ménages et peu gourmands en qualification) et de revenu, déficit qui constitue une cause majeure du sur-chômage des actifs qui y résident. De son côté, le canton de Beauvais bénéficie de sur-revenus par rapport à sa production et son emploi et donc d’une sur-consommation qui lui a permis d’enregistrer dans les années 1990 des performances remarquables de créations nettes d’emplois – souvent peu qualifiés – dans les secteurs dépendant de la demande des ménages et par là un contrôle inattendu de son chômage et du nombre de ses RMIstes.
Ces transferts de revenu depuis les lieux d’emploi vers les lieux de résidence bénéficient aussi aux espaces ruraux périurbains, même éloignés des villes. Le monde rural, en effet, renaît actuellement de ses cendres. Ce n’est pas, ou ça ne devrait pas être, un scoop : la compensation des soldes naturels déclinants par les soldes migratoires en forte progression laissait prévoir depuis longtemps ce – modeste encore – retournement de dynamique démographique. Une des dimensions de ce phénomène tient à la forte augmentation des installations d’actifs travaillant en ville. En 1999, le quart des actifs vivant en milieu rural travaillent dans une aire urbaine. Dans un cercle large autour des aires urbaines françaises, on voit ainsi les résidences secondaires redevenir des résidences principales. Paradoxalement donc, c’est ce même mécanisme hier stigmatisé par l’expression « banlieue-dortoir » qui constitue aujourd’hui l’un des mécanismes du renouveau démographique, économique et social du monde rural ! La question qui reste évidemment ouverte (et qui le sera de plus en plus) est celle de la pérennité de ces nouvelles tendances du développement rural, dans un contexte à la fois de renchérissement du pétrole et de limitation de son usage.


Samedi 12 Janvier 2008 - 00:04
Léa Giret
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