Dans l'intimité créatrice de Giacometti
Le Centre Pompidou présente la riche collection de la Fondation Giacometti en plongeant dans l'atelier de l'artiste
LATELIER DALBERTO GIACOMETTI
Centre Pompidou, Paris
Une pièce haute et étroite, austère comme une cellule, ainsi se présentait latelier du 46, rue Hippolyte-Maindron, dans le 14e arrondissement de Paris, où Giacometti travailla pendant quarante ans. Les murs crayonnés, coloriés, noircis, griffés, peuplés duvres naissantes, démontés six mois après sa mort pour être conservés, en disent long sur sa manière de créer. Cest donc autour de leur volume reconstitué que le Centre Pompidou a choisi de raconter le cheminement du peintre et sculpteur suisse.
Au fil dun parcours à la fois chronologique et thématique, environ 600 pièces, plâtres, bronzes, dessins, tableaux, photos, documents darchives, dont un grand nombre navaient jamais été montrées au public, racontent la gestation de son uvre. Elles sont pour lessentiel issues de la succession de lartiste, aujourdhui gérée par la Fondation Annette et Alberto Giacometti. Conçu avec la complicité de sa présidente Véronique Wiesinger, laccrochage présente, tout autour de latelier recréé, des photos ainsi que des vitrines pleines de carnets de notes et de croquis qui témoignent dune activité intense et fébrile, dune recherche incessante. 
Une force brute, impulsive
Giacometti élabore chaque épreuve avec une force brute, impulsive un procédé qui contraste étrangement avec la grâce et le raffinement qui se dégagent des uvres abouties. Il conserve beaucoup de maquettes et dessais, comme pour évaluer le chemin accompli. Cette idée lui fut suggérée par son père (Giovanni Giacometti, un peintre impressionniste renommé) dès la réalisation de ses premières uvres, lorsquil était adolescent.
À travers une scénographie aérée judicieuse, étant donné le nombre dobjets exposés , les uvres se déploient par thèmes : « Lexpérience surréaliste », « Quest-ce quune tête ? », « Forêts et cages », ou autour de ses modèles favoris : son frère Diego, sa femme Annette, le Japonais Isaku Yanaihara. Différentes versions de certaines uvres, comme La Nuit ou Le Cri, installées côte à côte, créent un effet de répétition qui révèle les hésitations ou les recherches de Giacometti autour dun même motif.
À côté des plâtres malmenés, scarifiés, travaillés au canif, peints, souvent détruits par lartiste insatisfait, les moulages en bronze, parfois réalisés des années après, semblent presque inertes. La salle consacrée à son travail sur la perception et les changements déchelle est particulièrement réussie. « Il faut que jarrive à réduire ma figure au format de lallumette, écrivait Giacometti. En plaçant, bien entendu, le modèle à distance, une quinzaine de mètres. Une figure, je veux dire, visible en entier, dun seul coup dil, dans sa totalité. Le regard ne doit pas sauter dun coin à lautre, errer dun détail à lautre détail. Donc la vision totale, absolue. Si jarrive à ce résultat, tu verras mon bonhomme prendre les allures des dieux. »
De la dimension des socles
Des propos parfaitement illustrés par la Toute petite figurine présentée dans cette salle, réalisée en 1938 : une lilliputienne silhouette féminine en plâtre, dressée sur un volumineux socle cubique.
Le sculpteur accordait une attention particulière aux dimensions de ses socles. Plats ou cubiques, fins ou massifs, parfois disproportionnés, croit-on au premier regard, ils nécrasent jamais la sculpture quils portent et établissent au contraire un rapport de solidité harmonieuse avec la fragilité ou la petite taille de certaines uvres, comme ce Petit buste de Silvio sur double socle en bronze, réalisé vers 1943-1944. « Éviter les socles amorphes », écrit-il en 1951.
Aucun piédestal nest inutile, chacun fait corps avec sa statue. Forts de ce pied solide, ces fameux personnages filiformes que Giacometti réalise pour la plupart à partir des années 1950, quand il trouve son style définitif, saniment dune énergie particulière. Tout en tensions, parfois violemment projetés en avant, comme son Homme qui marche (1960), ils sont des « images de lêtre en devenir, de la pulsion énergique vitale qui les anime et les consume », résume Véronique Wiesinger dans le catalogue de lexposition.
Contrairement à ce quon pourrait croire au premier regard, laxe est toujours biaisé, jamais droit. Cette exposition leur fait la part belle. Bien pensée, elle montre surtout la continuité de luvre de lartiste, ses thèmes fétiches et ses obsessions, depuis ses jeunes années à Borgonovo, petit village des Grisons où il naît en 1901, jusquà sa mort un jour de janvier 1966.
Sophie CONRARD
Exposition au Centre Pompidou
jusquau 11 février.
Rens. : 01.44.78.12.33.
À noter : la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu, expose jusquau 13 janvier luvre gravé de Giacometti. Rens. : 01.53.79.53.79.